Syrie Printemps 2012

Syrie: processus vital engagé

LIBÉRATION

Nous avons passé plusieurs semaines en

Syrie, il y a moins d’un mois. Lors de

ce séjours nous avons vu des malades,

des blessés et des médecins. Les deux

confrères syriens avec lesquels nous

avons le plus travaillé, dans ce gouvernorat

rural de Idlib, avaient, comme

tant d’autres, purgé des peines de prison, simplement

pour avoir exercé leur activité de soignants sur des

manifestants blessés au temps des premières manifestations

pacifiques. L’un des deux avait eu la chance de

ne pas être torturé. Les soignants sont des cibles prioritaires

en Syrie. La phrase desmédecins syriens est:

«C’est au moins aussi dangereux d’être pris en train de

soigner que les armes à la main.»

 

 

Nous sommes de simples humanitaires.Notre extrême rareté à l’intérieur

de la Syrie ne nous confère aucun droit à mettre en

doute les dires de nos collègues locaux, pas davantage

à porter des avis sur l’évolution de la tragédie en

cours. Ce que nous avons pu observer, c’est que des

médecins, des infirmiers et des pharmaciens sont délibérément

assassinés. Tout hôpital, tout local de soins

est ciblé aussitôt qu’il a été repéré.Nous en avons fait

la désagréable expérience à deux reprises.

L’équation se pose donc ainsi: soit aller soigner dans

des zones où se trouvent de nombreux blessés et, par

là même, se transformer en cible avec des risques

considérables pour les participants locaux, soit

essayer d’aménager quelque chose dans un

secteur encore calme, au risque de n’avoir que

peu d’utilité du fait des dangers courus à faire circuler

des blessés entre les postes de contrôle de l’armée.

D’autres éléments viennent rendre les choses encore

plus difficiles.D’abord, la gravité des blessures observées.

Il s’agit de blessures de guerre résultant pour une

bonne part de bombardements par des mortiers dont

les obus, conçus pour se fragmenter, déterminent de

multiples points d’impact et, pour le reste, de blessures

par projectiles à haute vélocité avec d’importantes

chambres d’attrition entre point d’entrée et point de

sortie, et des trajets intermédiaires parfois déconcertants.

De telles lésions, déjà délicates à traiter au

calme, avec des équipes pluridisciplinaires et un plateau

technique approprié, deviennent hors de portée

pour une équipe réduite,même rompue à la chirurgie

de guerre,mais manquant d’un minimum d’asepsie,

d’anesthésie, d’installation, d’éclairage, d’aspiration,

de lits post opératoires… et surtout de temps.

Il faut aussi souligner l’extrême difficulté de communication

d’une zone à l’autre du fait du brouillage des

portables, du danger à utiliser les téléphones satellites,

dumanque de talkies-walkies. Les nouvelles d’un hôpital

attaqué ne parviennent à la zone de repli, distante

de quelques dizaines de kilomètres à peine,

qu’après une journée entière. Ce problème de communication

rend inenvisageable de faire fonctionner

des équipes mobiles allant à la rencontre des blessés

disséminés un peu partout.

La perversité du système homicide, qui s’était déjà

manifestée par les exactions commises dans les hôpitaux

gouvernementaux, du coup discrédités et désertés,

s’est poursuivie avec les assassinats de patients

et de soignants dans les hôpitaux clandestins. L’armée

a manifestement pour instructions de piller d’abord,

de détruire ensuite, tous les hôpitaux clandestins

qu’elle peut trouver et toutes les pharmacies, de sorte

que seront privés de médicaments, non seulement les

blessés mais aussi les malades chroniques nécessitant

un traitement continu: diabétiques, insuffisants hépatiques,

rénaux ou cardiaques…Ce blocus thérapeutique

infligé à un peuple pour le punir d’avoir réclamé

sa liberté et sa dignité doit être enregistré comme un

nouveau pas dans la barbarie de ce régime. Terrorisés,

les soignants le sont au point de n’accepter de pratiquer

que des premiers soins d’extrême urgence: pose

d’attelles de fortune en cas de fracture, pansements

compressifs en cas d’hémorragie, en un temps limité,

qui leur permettra, si l’armée arrive,

 

«d’effacer les traces»,

 

 

comme ils disent,même lorsqu’ils disposent de

plateaux techniques qui autoriseraient des soins plus

conformes aux besoins réels des blessés.

 

«Le risque est trop grand»

 

 

devient leur diagnostic universel.

Et si d’improbables expatriés insistent:

 

«Mais quand

même, les blessés graves, qu’est-ce qu’ils vont devenir

après ces premiers soins?»,

 

 

la réponse se résume à une mimique d’impuissance.

Certains blessés auront la chance d’atteindre le territoire

turc, après un passage clandestin et périlleux de

la frontière, au rythme actuel d’une cinquantaine par

semaine. D’autres mourront chez eux.

Pour assurer sa survie, le gouvernement a depuis

longtemps passé de véritables accords mafieux avec

des responsables de minorités, de mouvements divers

ou d’associations, en Syrie comme dans les pays limitrophes.

Ses multiples services secrets disposent de

dossiers susceptibles de ruiner la réputation de pratiquement

tout opposant. Par ailleurs, une vigilance

sans faille a présidé au recrutement du corps des officiers,

générant une armée capable de tirer sur le peuple

sans trop d’états d’âme, à la grande différence de

ce qui se passe en Tunisie ou en Egypte. Bachar al-Assad

a habilement multiplié les promesses de protection

à diverses minorités –chrétiens, kurdes ou assyriens–

inquiètes des conséquences d’une éventuelle

prise de pouvoir par les fondamentalistes. La contrepartie

étant leur non-participation à quelque insubordination

que ce soit.On comprend mieux alors la réserve

actuelle, des chrétiens et des kurdes

notamment, à s’engager dans la révolution. Si ce couvercle

très efficace venait à céder, il reste l’usage de

la terreur la plus extrême. Ainsi, en 1982, la rébellion

de la ville de Hama a fait l’objet par Hafez al-Assad et

son frère (père et oncle de l’actuel président) d’une

répression terrifiante. La ville a été bouclée, et le centre-

ville entièrement rasé par plusieurs jours de bombardements

sans répit, avec un coût humain d’environ

25 000 morts.Un tel exemple a de quoi faire réfléchir

toute autre cité en proie à des velléités de contestation.

Le sort réservé à la ville de Homs par son fils a clairement

pour vocation de constituer un exemple de la

même veine. La ville ayant eu le tort de se soulever,

jusqu’à constituer une véritable zone libre, il fallait

d’abord bombarder,mais aussi continuer la répression

une fois l’armée entrée dans les lieux. Ce qui explique

le délai de cinq jours imposé à l’émissaire des Nations

unies et à la Croix Rouge avant qu’ils ne soient autorisés

à y pénétrer à leur tour, laps de temps mis à profit

pour procéder à de nouvelles arrestations, viols et

exécutions sommaires.

Malgré cela, la volonté de«dégager»Bachar al-Assad

est tellement forte dans tout le pays que la terreur ne

suffit pas à étouffer le souffle de la révolution. Le régime

a le dos au mur et il faut clairement envisager sa

chute, avec ou sans interventions extérieures.

Ce blocus thérapeutique infligé

à un peuple pour le punir d’avoir

réclamé sa liberté et sa dignité doit

être enregistré comme un grand

pas dans la barbarie du régime.

 

 

Par

 

JACQUES BÉRÈS

Chirurgien, président des Enfants du canal

(cofondateur de MSF)

et

DIDIER PEILLON

Médecin urgentiste, président de Solidarité hospitalière